Jugurtha contre l’impérialisme romain à la tête de la natio des Numidae.

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Attilio Mastino - Stefania Frau

Jugurtha contre l’impérialisme romain à la tête de la natio des Numidae
Constantine (Algérie), 14 mai 2016
Colloque sur Massinissa

Centre National de Recherche Préhistorique, Anthropologique et Historique.

1. L’admiration de Salluste pour Jugurtha est bien connue. Dans le chapitre VI du Bellum Iugurthinum, juste après l’introduction contre la dégénération morale de la nobilitas romaine, aspect qui provoque en lui une profonde indignation et un dégoût total de la politique, Jugurtha est décrit comme un personnage positif. Jugurtha rappelle sous de nombreux aspects son grand-père Massinissa : dès sa première jeunesse il apparaît physiquement vigoureux, pollens viribus, beau, decora facie, mais surtout doué d’un caractère énergique, sed multo maxume ingenio validus (Iug. 6,1) ; actif et vif. Il ne se laissait corrompre ni par les plaisirs ni par l’oisiveté, non se luxu neque inertiae conrumpendum dedit ; mais suivant l’usage du peuple des Numides, il montait à cheval, lançait le javelot, luttait à la course avec ses amis ; il se consacrait à la pratique aristocratique de la chasse au lion et bien que l’emportant sur tous il était pourtant cher à tous (6, 1). Salluste énumère les qualités du prince numide et suit avec admiration et presque avec enthousiasme son éducation : après son émargination initiale à la cour, Jugurtha parvint ensuite à une position prestigieuse, qui indiquait qu’il était un chef charismatique, un protagoniste destiné à régner grâce à l’exercice de la virtus et à son application et à sa modération ; il était reconnu au centre du système politique et culturel du royaume de Numidie.

Selon Tite Live, Massinissa, élevé à Carthage mais profondément berbère, possède lui aussi ces qualités : il n’existait pas dans toute la Numidie de chevalier plus courageux; personne ne résistait mieux que lui à la fatigue et aux longues chevauchées dans le désert sans boire ni manger. Sa générosité envers les siens était sans limites, mais il n’avait aucune pitié des traîtres ; les échecs ne le décourageaient pas, il avait confiance en l’avenir et, dès que possible, il recommençait à lutter.

 

Les qualités de Jugurtha se retrouve chez les Numides et rappellent sous de nombreux aspects celles des barbares Germains décrits par Tacite : ils supportaient la soif parce qu’ils se nourrissaient de lait et de viande, sans ajouter de sel ou d’autres assaisonnements épicés ; la nourriture ne servait qu’à les rassasier et à étancher leur soif et non pas à satisfaire un désir de vice et de luxe. Les Numides étaient en bonne santé, rapides à la course, résistants aux fatigues ((genus hominum salubri corpore, velox, patiens laborum) (17, 6), surtout les chevaliers et les archers habiles, à l’armure légère. On retrouve cette description positive chez les poètes de l’époque d’Auguste lorsque, par exemple, les chevaliers massyles assistent au noces d’Enée et de Didon : cette représentation favorable avait été probablement influencée par le souvenir de Massinissa qui avait unifié le royaume numide au cours des dernières années de la guerre d’Hannibal grâce justement aux Massyles lesquels, selon Servius, étaient originaires de Syrte.

Micipsa lui-même apprécia initialement la virtus de Jugurtha, prompt à l’action et désireux de gloire militaire (manu promptus et adpetens gloriae militaris, 7, 1). Micipsa considérait qu’un personnage aussi populaire - homo tam acceptus popularibus (7, 1) – pourrait avoir un rôle positif pour le royaume, surtout grâce à la vive sympathie que les Numides avaient pour Jugurtha (studia Numidarum in Iugurtham adcensa, 6,3 ; cf. omnibus ... carus esse, 6, 1). Le roi reconnut toutefois très vite les symptômes de graves défauts, la nature humaine étant avide d’autorité, natura mortalium avida imperi, et prompte à satisfaire sa propre ambition et praeceps ad explendam animi cupidinem (6, 3).  L’étalage de la virtus aurait pu le perdre : mais au cours de l’expédition contre Numance, aux côtés de Scipion Emilien, expédition voulue par Micipsa dans le but d’exposer Jugurtha aux périls de la guerre et défier la chance, ce dernier réussit à plaire profondément aux Romains (7, 4 ; 9, 2), surtout grâce à son enthousiasme, à son dévouement et à son obéissance modeste ; il défiait les dangers, en se montrant audacieux au combat et sage dans ses décisions et proelio strenuos erat et bonus consilio, 7,5) : sa prudence (providentia) ne se transformait jamais en timidité, son audace en imprudence et témérité, de sorte qu’il réussissait dans tous ses projets. Ils possédait d’autres vertus : la générosité de son cœur (munificentia animi), la finesse de son esprit (ingeni sollertia) (7, 7), le refus de la médiocrité, l’astuce barbare, la calliditas (107, 3), une qualité qui le rapprochait d’Hannibal. Ce fut justement la maxuma virtus (8, 1 ; 9, 2) du prince numide qui poussa Scipion à le mettre au nombre de ses amis (in amicis habere, 7, 6) et à lui promettre le royaume.

D’ailleurs, en 149 av. J.-C., lorsque la troisième guerre punique éclata, Massinissa avait chargé Scipion Emilien de disposer sa succession comme si désormais la Numidie appartenait à part entière à Rome et était soumise à la famille des Scipions ; plus tard, des rapports personnels étroits de dévotion avaient lié Micipsa et Caius Gracchus, petit-fils de Scipion et fondateur de Carthage ; même la succession de Micipsa, après la mort de Scipion Emilien, pourrait avoir été décidée par Marcus Porcius Cato, neveu de ce dernier, consul en 118 av. J.-C., mort à Utique à la fin de cette même année.

L’idée que la Numidie dépendait de Rome est clairement énoncée dans le discours d’Adherbal au Sénat, l’un des huit superbes discours inspirés par Thucyde et inclus dans la monographie de Salluste : au moment de sa mort, Micipsa avait précisé qu’il ne laissait à ses fils que l’administration du royaume dont la possession revenant de droit et de fait aux Romains praecepit uti regni Numidiae tantummodo procurationem existumarem meam, ceterum ius et imperium eius penes vos esse (14, 1) ; pour Micipsa et Adherbal, mais pas pour Jugurtha, les Romains devaient être considérés non seulement comme des alliés mais aussi comme des consanguins et des parents du roi, presque des cognati et affines. En outre la Numidie, enlevée à Syphax, était un don, un beneficium, des Romains à Massinissa (populus Romanus ... regi dono dedit, 5,4) : et à présent, ajoutait Adherbal, vostra beneficia mihi erepta sunt (14,8 ; cf. 24,3). Saumagne se demandait si le problème, objet de discussion à Rome entre les nobilitas et les populares, consistait dans le fait que le royaume de Numidie pouvait être considéré comme un élément du patrimoine romain, un Etat vassal, une "Numidie romaine", selon la thèse des populares et d’Adherbal, ou s’il ne fallait pas plutôt le considérer comme un Etat indépendant, lié à Rome par des accords internationaux seulement, un royaume allié, une "Numidie numide", ce dont étaient convaincus la nobilitas et Jugurtha, vainqueur d’une guerre civile dans laquelle Rome voulait intervenir pour imposer ses propres intérêts. La deditio de Jugurtha aux mains de Calpurnius Bestia et de Scaurus (29, 5) ne fut pas confirmée précisément parce que, pour les populares, le roi ne pouvait être qu’un fonctionnaire de Rome ; la possibilité d’une redditio étant exclue, il ne restait que la voie de la révocation du procurator rebelle à l’imperium : une solution que le roi Jugurtha n’appréciait certainement pas car il considérait la deditio non pas comme une reddition inconditionnée mais seulement comme un moyen de garder le pouvoir, selon les promesses que les optimates lui avaient faites ; et ce même plus tard, à l’occasion des négociations engagées par Bomilcar (62, 8) et après la défaite finale, tout au moins d’après l’impression du fidèle Aspar (112, 2). Sous la pression de Caius Memmius, Jugurtha fut appelé à Rome comme accusé et témoin ; par la lex Memmia de Iugurtha Romam ducendo datant de l’automne 111 av. J.-C., Memmius donnait ses instructions au préteur Cassius Longinus afin de lui délivrer un laissez-passer (32, 1) ; le roi barbare risquait cependant de se transformer en juge de l’honneur de certains parmi les plus illustres personnages romains. D’où le veto du tribun C. Bébius qui indigna tellement ses contemporains (34, 1), l’expulsion de Jugurtha (35, 9) et la lex de bello Iugurthae indicendo qui fut votée par les comices centuriates au lendemain de l’assassinat de Massiva. Un tribunal spécial, voulu par la lex Mamilia de coniuratione Iugurthina (plébiscite proposé par le tribun Mamilius Limetanus) et présidé par Scaurus, fut alors constitué ; certains parmi les plus importants représentants de la nobilitas romaine furent condamnés (40, 1; cf. 65, 5) : dans le Brutus, Cicéron rappelle avec indignation que furent impliqués le pontife Galba et quatre consuls, L. Calpurnius Bestia, C. Caton, Sp. Postumius Albinus, L. Opimius.

L’intervention des tribuns de la plèbe et du peuple réuni en assemblée semble donc décisive, pendant cette période, pour définir la position de Rome vis-à-vis de la Numidie ; d’ailleurs, les précédents étaient tous favorables à la thèse que soutenaient les populares : dès 148 av. J.-C., Scipion Emilien, en disposant la succession du grand Massinissa, avait agi en complète autonomie ; il avait pu exclure de la succession les enfants nés des concubines de celui-ci et avait partagé le royaume entre les fils légitimes : Micipsa, Gulussa et Mastanabal. Micipsa avait eu le trône et l’administration générale du royaume et de sa capitale Cirta ; Gulussa avait eu le commandement militaire et Mastanabal devait s’occuper de la justice. En fractionnant le pouvoir Scipion Emilien avait totalement violé la coutume numide et, semble-t-il, la volonté même de Massinissa qui n’avait laissé sa couronne qu’à Micipsa.

Par la suite, après la disparition prématurée de Gulussa et de Mastanabal et alors que la mort de Micipsa s’approchait, Scipion Emilien se sentit de toute évidence légitimé à disposer à nouveau la succession en indiquant Jugurtha comme roi de Numidie. Au cours de la rencontre qui se tint à Numance, à la fin de la guerre, il avait explicitement encouragé Jugurtha : si permanere vellet in suis artibus, ultro illi et gloriam et regnum venturum, s’il réussissait à persister dans ses vertus, il obtiendrait sans aucun doute la gloire et le royaume (8, 2), un royaume promis à lui seul (solus) par les novi et par les nobiles romains présent à Numance (8, 1). Dans la lettre envoyée à Micipsa, Scipion Emilien louait Iugurthae tui ... virtus et ajoutait : habes virum dignum te atque avo suo Massinissa, donc un homme digne de succéder à son oncle le roi et à son grand-père Massinissa (9, 2 ; voir aussi 7-8). L’expression utilisée par Scipion, avus suus, chasse nécessairement tout doute à propos de la légitimité dynastique de Jugurtha, quant à la volonté de Massinissa même (5, 7). Micipsa avait donc été presque contraint d’abord de l’adopter et ensuite de lui reconnaître le rôle d’héritier. Mais en cette circonstance, la volonté de Scipion avait été forcée car dans son testament Micipsa finit aussi par nommer comme ses héritiers ses fils Hiempsal et Adherbal qui étaient plus jeunes et qui, initialement, avaient probablement été exclus du trône. Un autre fils de Mastanabal, Gauda (demi-frère de Jugurtha), et Massiva, fils de Gulussa devaient figurer comme héritiers en second : plus tard, à Rome, tous deux manœuvrèrent  pour obtenir la succession (35, 2 ; 65, 3).

A propos de l’illégitimité présumée de Jugurtha, ortus ex concubina (5, 7 et 6, 1) élevé avec les fils du roi mais laissé dans une condition privée à cause d’une décision douteuse de Massinissa (privatum dereliquerat, 5, 7), la position traditionnelle des experts doit être désormais corrigée. D’ailleurs, Salluste lui-même précise que, chez les Numides et les Maures, chacun selon ses ressources pouvait prendre plusieurs épouses, certains dix, d’autres davantage ; les rois pouvaient en avoir un grand nombre. L’affection du mari étant ainsi partagée entre de nombreuses épouses, aucune d’elles n’était considérée comme une compagne et il faisait aussi peu de cas des unes que des autres (nulla pro socia obtinet, pariter omnes viles sunt) (80, 6). En réalité, Salluste ne comprit pas bien la polygamie africaine (5, 7 ; 11, 3 ; 108, 1), pas plus que Tite Live, Appien et Ammien, lesquels parlent de concubines dans le sens hellénistico-romain en déformant l’ancien concept berbère d’ "épouse inférieure", dont le fils, dans la société numide, avait les mêmes droits que le fils de l’épouse principale. Pour la succession, c’est l’ancienneté des agnats qui comptait : le status de Jugurtha qui pouvait sembler pour les Romains celui d’un fils illégitime ne l’était donc pas pour les Numides puisqu’il était justement le plus âgé des aspirants au trône, surtout après son adoption par Micipsa, probablement en 122 av. J.-C.

Indépendamment des justification romaines, la guerre de Jugurtha avait en réalité son origine dans ce fait et surtout dans la volonté de Jugurtha de se rebeller de toutes ses forces à une injustice commise envers lui, injustice qui frappait non seulement sa personne mais aussi les groupes qui se reconnaissaient en lui et qui se teintèrent progressivement de nationalisme et d’indépendantisme. Cette clé de lecture permet probablement d’interpréter les hésitations et les réticences du sénat, les tentatives répétées de médiation et la position de Scaurus, que Salluste accuse, de façon simpliste, de s’être fait corrompre par le roi en même temps que tous ceux qui étaient impliqués dans l’enquête qui s’était conclue par la quaestio Mamilia. Il n’y eut donc pas seulement la volonté du sénat d’éviter un engagement trop lourd pour les troupes romaines en Afrique dans l’imminence d’une invasion des Cimbres et des Teutons, après la défaite de Cn. Papirius Carbo à Noreia. Il nous est impossible d’approfondir ici les aspects de politique intérieure posés par le Bellum Iugurthinum de Salluste en ce qui concerne la période qui suivit la chute de Carthage et le dépassement du metus hostilis (41, 2) qui , jusque là, avait permis à la classe dirigeante romaine de rester unie ; les intérêts de la nobilitas s’étaient sans aucun doute peu à peu opposés à ceux des equites, lesquels s’intéressaient aux affaires et à une présence plus agressive en Afrique du Nord.

De Sanctis avait observé comment le jugement de Salluste sur Jugurtha s’était lentement modifié que l’admiration initiale avait fait place au mépris le plus complet : ce qui serait un indice du caractère tendancieux et politique de l’œuvre de Salluste. Pourtant, Salluste connaissait les justifications du comportement du roi : Hiempsal n’avait pas été tué par Jugurtha mais par des hommes du peuple numide en raison de sa cruauté ; Adherbal, le véritable agresseur, après sa défaite, était venu à Rome se plaindre de ne pas avoir réussi à faire de mal aux autres (15, 1) ; c’est lui qui avait attenté à la vie de Jugurtha (23, 4) ; la commission décemvirale présidée par Lucius Opimius chargée de diviser le royaume n’avait pas pris parti pour Jugurtha puisqu’elle avait attribué à Adherbal la partie orientale du royaume (avec Cirta pour capitale), c’est-à-dire la portusior et aedificiis magis exornata ; Salluste sait parfaitement qu’il ne dit pas la vérité lorsqu’il affirme que Jugurtha bénéficia de la partie la plus fertile et la plus peuplée du royaume, la plus proche de la Maurétanie : quae pars Numidiae Mauretaniam attingit, agro virisque opulentior (16,5 ) : les décisions d’Opimius n’avaient pas favorisé Jugurtha mais, bien au contraire, elles lui avaient nui. La volonté de Salluste de forcer les faits semble donc évidente ; il suffit de rappeler les contradictions du comportement de chaque personnage : Scaurus, le sénateur hostile à Jugurtha qui s’était fait corrompre et qui ensuite, par une incroyable acrobatie, avait réussi à présider la commission d’enquête ex lege Mamilia contre ses complices ; Spurius Postumius Albinus, protecteur de Massiva, qui avait découvert l’assassin de celui-ci et ses mandants, partisan de la guerre à outrance contre Jugurtha, et qui finit par être condamné par un tribunal institué par le plébiscite de Mamilius, après la défaite de son frère Aulus à Suthul.

 

2. Sur son lit de mort, Micipsa avait loué la virtus de Jugurtha, sa gloria, mais surtout il l’avait engagé à respecter la fides : nam concordia parvae res crescunt, discordia maxume dilabuntur (10, 6). Pour Salluste, le roi n’aurait pas tenu la promesse qu’il avait faite à Micipsa ; par le meurtre de Hiempsal dans sa capitale Thirmida, chez un ami, il n’aurait pas respecté la fides (12, 3). Plus tard, violant les accords de paix, contra denuntiationem senatus, il avait fait massacrer Adherbal, les numides adultes et les negotiatores italiens à Cirta (26). Enfin, à Rome, il avait tramé le meurtre du prince Massiva, fils de Gulussa et petit-fils de Massinissa, qu’il avait fait éliminer en secret par le fidèle Bomilcar, lequel échappa à la condamnation à mort grâce à de puissantes complicités romaines (35, 6 ss.). Même s’il pouvait se permettre de mépriser la nobilitas romaine – rappelons le célèbre urbem venalem et mature perituram, si emptorem invenerit ! (35, 10), mais déjà à Numance il avait appris qu’à Rome omnia venalia esse (8, 1 ; cf. 20, 1 ; cf. 28, 1) - le Jugurtha de Salluste, avait fini par changer profondément, en passant progressivement de la virtus à l’ambitio ; l’ingenium validum était désormais devenu un ingenium avidum ; le jeune ambitieux des premiers chapitres du Bellum Iugurthinum, devenait un roi aveuglé par son désir de pouvoir ; il agissait désormais sans les bonae artes (1, 3 ; 4, 7, cf. 43, 5, Metello ; 63,3, Marius), il n’utilisait son ingenium que pour satisfaire la cupido, le désir effréné de pouvoir (6, 3 ; 20, 6). Mais surtout, Jugurtha, lui qui était si fin et en mesure de traiter d’égal à égal avec les représentants les plus importants de l’aristocratie romaine, avait désormais révélé sa nature cruelle et primitive, son animus ferox, faisant mettre en croix les parents d’Adherbal ou les livrant aux bêtes féroces (14, 15). Dans le discours prononcé devant Bocchus à la fin de la guerre, Sylla l’aurait défini pessumus omnium (102, 4).

Jugurtha est désormais vu comme un tyran perfide, cruel, capable de corrompre avec de l’argent pour réaliser tous ses projets, prêt à se débarrasser de ses ennemis, sans scrupule, en proie à une ambition sans limite. Comme tous les barbares, le roi avait un caractère inconstant, changeant ; il était dépourvu de fermeté et d’autocontrôle ; on a observé que la férocité barbare n’est qu’un trait secondaire si on la compare à la faiblesse morale, à l’émotivité, à la duplicité, à la sensualité attribuées aux barbares. Jugurhta était coléreux ; il était sujet à de terribles crises de nerfs, au désespoir ; il changeait d’opinion selon les circonstances. Dans la dernière période, après la trahison de Bolmilcar et de Nabdalsa, Jugurtha ne connut plus de tranquillité : à partir de ce moment-là, il se méfia de tout lieu, de toute personne, de toute circonstance ; il était agité d’une terreur qui ressemblait à la folie ita formidine quasi vecordia exagitari (72, 2).

Le cliché du barbare africain utilisé par Salluste semble en réalité absolument inapproprié : rappelons les nobles traditions de la dynastie de Massinissa, l’une des expressions les plus civiles de la culture punique et hellénique en Afrique. Ce n’est pas un hasard si la bibliothèque de Carthage avait été donnée par Scipion Emilien aux souverains de Numidie. Les Numides parlaient une langue libyenne s’articulant en de nombreux dialectes, langue qui nous est parvenue grâce à de brèves inscriptions funéraires et de caractère sacré, mais le punique s’était répandu parmi eux et avait été adopté comme langue officielle même par les rois Numides. C’est en punique que le roi Hiempsal, qui était certainement le fils de Gauda, pourrait avoir écrit son œuvre historique, précieuse source pour Salluste (18). Jugurtha avait certainement une connaissance parfaite du latin dès la période de Numance (101, 6). Des études récentes ont montré comment s’est faite l’intégration progressive entre les cultures hellénique et punique et la culture locale de la Numidie des IIIe et IIe siècles av. J.-C : citons les recherches archéologiques en cours sur le mausolée royal de Dougga, sur les stèles puniques du tophet de El Hofra à Cirta, sur les constructions du forum de Simitthus dans les carrières de marbre numide "giallo antico ", sur le gigantesque mausolée royal de Médracen en Numidie du Sud, véritable synthèse entre la tradition libyenne des bazinas et les apports phéniciens et helléniques, soulignés par la présence des colonnes doriques.

En fait, Salluste a désormais abandonné Jugurtha pour un nouveau modèle, Marius, le chef des populares, investi du commandement africain par la lex Manlia de bello Iuguthino de 108 (plébiscite proposé par le tribun C. Manlius Mancinus qui rectifiait un sénatus-consulte précédent favorable à Metellus) : depuis sa naissance Marius avait, comme le roi, un integrum ingenium (63, 3) et il avait réussi à s’élever parmi ses pairs ; son humble origine n’avait pas été un obstacle ; comme Jugurtha, il avait grandi en pratiquant de nombreuses activités physiques mais il avait complètement négligé sa formation culturelle, notamment l’apprentissage du grec (63, 3). Büchner a souligné qu’après l’avaritia de Calpurnius Bestia (28, 5 ; 29, 1), après l'imperitia d’Albinus (36, 2 ; cf. 38, 1) et après la superbia de Metellus (64, 1), le choix de Marius marquait un tournant bienfaisant pour Rome (85, 45). Son industria (63, 2), son innocentia (85, 4 et 18), sa probitas (63, 2), sa virtus (73, 5 ; 85, 17 ; 92, 2), sa valeur (andragathia) justifiaient son succès final ; les cicatrices dues aux blessures reçues sur les champs de bataille valaient plus que les imagines des ancêtres exhibées par Metellus (85, 29). Pourtant Salluste passe rapidement sur la dette politique de Marius envers la famille des Metelli et manifeste une certaine perplexité à propos de la réforme qui allait conduire à une professionnalisation de l’armée, ne cachant pas l’ambitio consulis (86, 2-3).

En entamant son second consulat, le 1er janvier 104 (114, 3), Marius triomphant traîna en chaînes le roi numide comme un fauve affolé. Pourtant, dans la description de Plutarque, Jugurtha fou de douleur semble un géant comparé à ses persécuteurs. Ces derniers le jetèrent nu dans les souterrains du Tullianum, lui lacérèrent violemment sa tunique, et pour lui enlever plus vite ses boucles d’oreille en or ils lui arrachèrent les lobes ; le roi, agité, se moqua sarcastiquement de ses ennemis.

 

3. Soulignons que les défauts de Jugurtha correspondent exactement à la description des Numides par Salluste : perfides, inconstants, avides de changement (genus Numidarum infidum, ingenio mobili, novarum rerum avidum, 46, 3). Ils étaient rusés (dolus Numidarum, 53, 6) ; inconstants dans leurs sentiments (tanta mobilitate sese Numidae gerunt, 56, 5). D’ailleurs, les rois africains étaient eux aussi instables (plerumque regiae voluntates ut vehementes sic mobiles, saepe ipsae sibi advorsae, 113, 1) ; et c’est également le cas de Bocchus, roi de Maurétanie socius et amicus populi Romani (104, 5), qui trahit Jugurtha et le laissa aux mains de Sylla : il possédait une grave mobilitas ingeni (88, 6) et jusqu’à la fin l’expression de ses yeux et de son visage exprimait l’instabilité de ses propos (vultu <colore, motu> corporis pariter atque animo varius, 113, 3). Les Numides aspiraient à la discorde et à la sédition, ils étaient contre une vie calme et pacifique (volgus ... Numidarum ingenio mobili, seditiosum atque discordiosum erat, cupidum novarum rerum, quieti et otio advorsum, 66, 2). On ne pouvait absolument pas faire confiance aux habitants de Capsa et les Romains ne purent les contrôler ni par la crainte, ni par les bienfaits : genus hominum mobile, infidum, ante neque beneficio neque metu coercitum (91, 7). Les compagnons de Jugurtha étaient de nature déloyale, comme Bomilcar, ingenio infido (61,5). Dans les guerres, ils agissaient plutôt comme des bandits que comme des soldats, avec beaucoup d’inexpérience, comme des ennemis inconstants, vani hostes (103, 5).

Salluste se contente d’accepter le lieu commun sur la caractérisation des barbares africains : les Numides sont plusieurs fois mentionnés dans l’« Enéide », ils sont représentés sur le bouclier d’Enée parmi les peuples soumis par Auguste ; parmi les ennemis de Didon, aux côtés des Libycae gentes, figurent aussi les Nomadum tyranni, les prétendants numides repoussés et devenus hostiles.

Salluste inclut parmi les peuples de la Numidie les Gétules et les Libyens qui, dans la préhistoire, étaient des peuples farouches et incultes, asperi incultique, se nourrissant de la chair des animaux sauvages et de l’herbe des champs, comme des bêtes ; sans coutumes, ni lois, ni chefs, ils erraient dispersés et s’arrêtaient là où la nuit les surprenait (18, 1-2). Malgré cela il constituaient une natio.

En suivant le mythe de la mort d’Héraclès en Occident, Salluste imagine que ses compagnons s’étaient mélangés au peuples locaux ; il nous fournit toute une série de détails ethnographiques provenant peut-être de Posidonios et plus probablement des Libri Punici du roi Hiempsal. Les Perses s’unissant aux Gétules allaient d’un lieu à un autre, comme des nomades, et de là dériverait leur nom : Numides. Ils étaient belliqueux et occupèrent une grande partie de l’Afrique du Nord, notamment la région près de Carthage, la Numidie (super Numidiam) (19, 5) ; les Gétules habitaient au sud de ces terres, mais aux nord des terres des Ethiopiens ; une partie d’entre eux errait sans lois et sans chef, une partie habitait dans des taudis, les mapalia, cabanes de forme allongée ayant une couverture cintrée, qui selon ce même mythe auraient été construites avec les carènes des bateaux d’Héraclès (18, 8). Salluste connaissait probablement très bien la situation des populations africaines pendant la période historique ; cependant, il insistait délibérément sur la grossièreté des barbares d’Afrique : à l’époque de César, les Numides étaient désormais un ensemble de tribus occupant les côtes d’Afrique du Nord, entre la Maurétanie et la Cyrénaïque ; leur nom avait perdu tout lien avec son origine étymologique, c’est-à-dire toute référence à des groupes de bergers nomades, sans domicile fixe, à la recherche de pâturages, qui s’étaient stabilisés au contact de la Cyrénaïque grecque. Aldo Luisi a parcouru à rebours l’histoire du nom, que l’on retrouve déjà chez Hécaté de Milet et chez Hérodote, démontrant que le terme Nomàdes désignait à l’origine un groupe de peuples compris entre la Petite Syrte et Cyrène, avec les deux groupes principaux des Massyles et des Massaessyles. Ce n’est que plus tard, à partir de Polybe, qu’apparaît le nom Nomadia, région occupée par Massinissa à l’ouest de la Petite Syrte. Le latin Numidae semble un emprunt très ancien au grec, qui a peut-être son origine au IIIe siècle à travers la Sicile punique : il était déjà utilisé par Ennius pour indiquer une catégorie de vaillants cavaliers. L’auteur anonyme du Bellum Africum, qui traite de la guerre africaine de César, semble très informé. Selon lui les Numides se distinguaient des autres peuples non pas par le nomadisme des origines mais parce qu’ils étaient imprévisibles et impétueux au combat : sans armure et sans selle, les cavaliers numides se déplaçaient très rapidement, ils étaient habiles à l’arc, capables de mener une véritable guérilla, attaquant, se dispersant et revenant à la charge avec une tactique primitive mais efficace par laquelle ils épuisaient leurs adversaires sans leur donner de répit. Les cavaliers numides se lançaient à l’assaut de l’ennemi de tous les côtés et ils lançaient leur javelots de loin ; si l’adversaire cédait, ils le mettaient en déroute ; s’il résistait, ils l’attaquaient à nouveau avec l’aide de détachements d’infanterie auxiliaire ; en cas de nécessité, ils utilisaient aussi des troupes de réserve faiblement armées ; quand ils étaient en difficulté, ils se retiraient sans laisser de traces, en évitant le corps à corps, mais prêts à affronter une nouvelle bataille quelques jours après ; ils se réfugiaient provisoirement sur les montagnes, dans les steppes désolées et inhospitalières pour l’ennemi.

Au IIIe siècle av. J.-C., alors que Syphax d’abord et Massinissa ensuite avaient unifié les Numides, les Gétules conservaientt, plus au sud, une certaine autonomie : ils apparaissaient désormais comme une vaste confédération de tribus, parfois hostiles aux rois numides qui imposaient à leur sujets le paiement d’impôts. Selon Elizabeth Fentress, le terme Gaetulus pourrait indiquer tout le groupe des tribus dissidentes mais liées à Jugurtha. Dans la poésie de l’époque d’Auguste, le terme Gaetulae est utilisé pour qualifier les Syrtes, parce qu’elles étaient habitées par les Gétules, un peuple tout à fait hostile au Troyens et ensuite aux Romains. Les Syrtes étaient un des lieux dangereux où Enée ne souhaitait pas vivre puisque c’est là que vivaient les Gétules, les nouveaux ennemis qui s’ajoutaient aux Grecs, les adversaires de toujours. Dans le livre IV de l’Enéide, Anna invite Didon à s’unir à Enée car les dangers contre Carthage sont désormais trop nombreux : les Gaetulae urbes, un genus insuperabile bello, avec la Syrte inhospitalière, les Numides sans freins et les furieux Barcaei, aux frontières avec la Cyrénaïque. Dans la course gagnée par Euryale, Enée donne à Salius, comme prix de consolation, la peau d’un lion gétule, chassé en Afrique ; d’ailleurs, Ascagne exprime plusieurs fois le désir de chasser un lion et l’on connaît bien l’importance de la chasse au lion dans la paideia des princes africains : Giovanni Cipriani a récemment écrit à propos de Jugurtha héroïque chasseur de lions. Florus, écrivain d’origine africaine affirma expressément qu’à l’époque d’Auguste les Gétules étaient établis dans l’arrière-pays des Syrtes et étaient, avec les Musulames, accolae Syrtium.

Les Gétules étaient un ensemble plutôt hétérogène de tribus non urbanisées (Virgile parle de Getulae urbes), avec des caractéristiques raciales mixtes, qui allaient des Syrtes à l’Atlas, le long des régions intérieures de la Province proconsulaire, de la Numidie et de la Maurétanie. À l’époque de la guerre contre Jugurtha, les Gétules, déjà mentionnés par Artémidore, étaient déjà certainement entrés en contact avec les Romains ; il s’agissait, selon une évidente exagération de Salluste, d’un genus hominum ferum incultumque et eo tempore ignarum nominis Romani (80, 1) ; Aldo Luisi a observé que Salluste altère les faits puisqu’en réalité les mercenaires Gétules avaient prêté service en Italie dans l’armée d’Hannibal. Selon le cliché historiographique, les Gétules restèrent, même plus tard, des barbares non soumis : Servius précise que le terme Gaetulus se réfère à des lieux déserts et hostiles. Salluste appelle bandits les Gétules qui avaient attaqué les ambassadeurs du roi maure Bocchus, accueillis par Sylla, Gaetuli latrones (103, 4). Leur nomadisme est bien évident chez Salluste et chez Orose lesquels se rattachent pour cet aspect à Posidonios Gaetulos incultius vagos agitare (19, 5) ; Gaetulos latius vagantes. Pourtant Varron présente les Gétules comme des bergers civilisés vêtus de peaux de chèvre ; Juvénal rappelle lui aussi les chèvres des Gétules ; Pline rapporte qu’aux environs des Syrtes les populations tondaient les chèvres et s’habillaient avec leur toison. Pomponius Mela rappelle que les Gétules étaient particulièrement laborieux et qu’ils produisaient une pourpre de grande valeur. Salluste, au contraire, les qualifie de barbares et décrit des coutumes grossières comme, par exemple, celle de danser et de crier pendant toute la nuit après une escarmouche victorieuse, pour souligner qu’ils n’avaient pas fui devant l’ennemi (98, 6). Au plan de la stratégie militaire, ils apparaissaient comme totalement ignorants : Salluste parle de imperitia hostium (99, 1) ; d’ailleurs ils se lançaient contre les troupes de Métellus et de Marius en marche – les nostri (38, 7 ; 50, 6 ; 58, 2 ; 59, 2 ; 60, 7 ; 75, 10 ; 94, 4 ; 106, 6 ; cf. 7, 4 ; 43, 1 ; 101, 6) – sans ordre et sans aucun schéma tactique, mais au contraire en masses réunies au hasard. Jugurhta avait essayé de les instruire, dans l’intention de constituer une véritable infanterie sur le modèle romain, modèle qu’il connaissait depuis la période de Numance : il les avait rassemblés en grand nombre, il les avait peu à peu habitués à marcher en rangs ordonnés, à suivre les enseignes, à obéir aux ordres et à suivre les autres règles de la vie militaire ((80, 2 ss.). Pour Salluste, les Gétules ne manquaient pas de courage à la guerre et ils étaient plus belliqueux que les Libyens, c’est-à-dire que les autres peuples africains, c’est pourquoi Virgile les considérait comme un genus insuperabile bello.

Il a été récemment observé que dans le Bellum Africum les Gétules sont présentés de façon plus positive, comme un véritable peuple possédant une identité nationale précise, qui habitait dans des villes et qui avait su développer son autonomie culturelle, qu’ils étaient habiles à la guerre, experts en stratégies militaires, capables de conclure des alliances et d’entretenir des relations politiques compliquées. Césarien comme l’auteur du Bellum Africum, Salluste ignore complètement les mérites que les Gétules pro-romains avaient obtenus en combattant aux côtés de Marius et ensuite des populares ; ils recevaient avant l’an 100 av. J.-C. les terres de part et d’autre de la Fossa Regia et la citoyenneté romaine et, plus tard, ils se rangèrent aux côtés de César, la veille de la bataille de Thapsus. Il nous semble toutefois excessif d’affirmer, comme Aldo Luisi, que l’hostilité de Salluste à l’égard des Gétules était toute personnelle et liée au ressentiment des peuples africains pour la mauvaise administration du premier gouverneur de l’Africa Nova.

 

4. Il paraît certain que même s’il disposait de sources bien documentées, parmi lesquelles Posidonios, Salluste a parfois altéré les faits ou a délibérément survolé certaines circonstances de la guerre africaine ; la qualité de ses sources est prouvée par exemple par le fait qu’il déclare de suivre les Libri Punici du roi Hiempsal (18) ; il est évident qu’il a plusieurs fois utilisé l’œuvre de P. Rutilius Rufus, lié à Métellus, témoin oculaire de la bataille du Muthul qui fut chargé en 107 d’effectuer l’échange de consignes avec Marius dans le but d’éviter une rencontre embarrassante des deux généraux (86, 5) ; il a également utilisé Lucius Cornélius Sisenna, qui cependant parum ... libero ore locutus videtur (95, 2) ; sans exclure la lecture de l’œuvre de Sylla, citée par Plutarque, et des livres autobiographiques de Scaurus sane utiles quos nemo legit ; enfin, mise à part l’utilisation possible des chroniques contemporaines, il ne faut pas exclure les mesures adoptées par le sénat senatus consulta e decreta (21, 4 ; 27, 3-5 ; 28, 2-3 ; 39, 2-3 ; 55, 2), les lois comitiales déjà citées et des lettres officielles (24, 1). De plus, Salluste connaissait parfaitement la région car, à partir de 46 av. J.-C., il avait été premier proconsul de la province romaine de l’Africa Nova qui venait d’être constituée pour remplacer le royaume de Numidie de Juba.

Les indications géographiques de Salluste sont dans certains cas tout à fait exactes, dans d’autres elles sont lacunaires : il précise que l’Afrique était l’une des trois parties de l’univers, de l’orbis terrae, comme l’Europe et l’Asie ; les limites de l’Afrique allaient de l’océan Atlantique au plateau incliné appelé Catabathmon qui séparait l’Égypte de la Cyrénaïque. La mer y était orageuse, avec peu de ports ; les terres fertiles en moissons, propre à l’élevage mais presque sans arbres : le ciel et la terre manquent d’eau (17, 3 ss.).

La limite orientale du royaume de Numidie avait été étendue par Massinissa jusqu’à la Grande Syrte peu de temps auparavant, entre la seconde et la troisième guerre punique, avec un rappel à de précédents droits de souveraineté de ses ancêtres. L’occupation des Syrtes semble vouloir indiquer une attitude anti-carthaginoise et cachait peut-être l’intention de Massinissa d’occuper également, tôt ou tard, la métropole africaine ; objectif auquel Rome avait opposé un refus catégorique. Certes, le tracé de la Fossa Regia séparait à présent le territoire de Carthage, et ensuite de la province romaine, et le royaume de Numidie, entre le fleuve Thusca et Thaenae ; cependant, l’ancienne limite de l’Etat carthaginois allait jusqu’aux Arae Philaenorum, l’actuelle Ras Ali en Libye : c’est Salluste lui-même qui, en narrant la légende des frères Philènes, précise : quem locum Aegyptum vorsus finem imperii habuere Carthaginienses (19, 3) ; et pour établir quelle est la source utilisée, il suffira de remarquer que Salluste conserve en partie la forme grecque du toponyme Philaenon arae, et qu’il fournit une étymologie inexacte, d’origine grecque, du toponyme Syrtis. Dans un célèbre excursus, Salluste rapporte de façon détaillée la légende sur le sacrifice des deux frères Philènes, partis de Carthage pour participer à une compétition qui se termina de façon tragique ; ils s’étaient fait tuer pour marquer, grâce à leur tombe, une limite à l’expansionnisme grec, assurant ainsi à leur patrie un territoire plus vaste. Pour Salluste, le la tombe des deux héros indiquait réellement une limite (79). La Grande Syrte (aujourd’hui Golfe de Syrte) allait du Cap Cephalae près de Leptis Magna jusqu’au Cap Boreion près de Bérénice. C’est là, dans la partie la plus intérieure du Golfe, le point le plus méridional de la Méditerranée, aux Arae Philaenorum, qu’était indiquée la limite entre la Cyrénaïque et le Royaume de Numidie. Dans l’imaginaire collectif et notamment dans la poésie de la fin de la période républicaine, la région des Syrtes était une région déshabitée et inhospitalière inhospita, adjectif qui était pour Servius synonyme de barbara et de aspera et, en général, associé à l’idée de solitude et de désert. Virgile appelait deserta regio le territoire proche de la Grande Syrte où habitaient les Barcaei, les ancêtres libyens des fondateurs de Barqa en Cyrénaïque, late furentes. Ce n’est qu’après avoir dépassé le Syrticae solitudines, au-delà du désert du Sahara, que l’on atteignait le territoire où paissaient les éléphants africains. Les adjectifs utilisés pour qualifier les Syrtes font allusion à la présence de populations hostiles : barbarae, Gaetulae, Libycae; les Syrtes étaient habitées par les Numides, par les Massyles, par les Barcaei, par les pirates Nasamones. Selon Horace, le littoral était parcouru par la vague maure ; on retrouve donc plusieurs fois les peuples barbares, d’origine libyenne, autrefois adversaires de Carthage et, à l’époque d’Auguste, ennemis des Romains : c’est pourquoi les Syrtes étaient asperae, horrendae, hostiles, saevae et pouvaient inspirer la crainte foberài.

Au cours de premières années de guerre, Jugurtha (comme probablement avant lui Adherbal) finit par perdre ce territoire, occupé quatre-vingts ans auparavant par Massinissa, puisque les habitants de Leptis envoyèrent dès 111 des ambassadeurs auprès du Consul L. Calpurnius Bestia et plus tard à Rome pour demander l’amitié et l’alliance des Romains (77, 2) ; ce n’est que trois ans plus tard que Metellus put envoyer à Leptis quatre cohortes de Ligures accueillant, après la victoire de Thala, la demande des habitants de Leptis contraires à la faction d’Hamilcar (77, 4).

Le pouvoir de Jugurtha s’étendait aux Gétules et aux Numides à l’extrême ouest peut-être même jusqu’au fleuve Moulouya au Maroc usque ad flumen Muluccham, proche du royaume de la Maurétanie Tingitane, administrée par Bocchus (19, 7, cf. 80, 1-2 ; 88, 3 ; 97, 4 ; 99, 2) : ce fleuve très lointain était celui quod Iugurthae Bocchique regnum diiungebat (92, 5). C’est là que Marius était arrivé de Capsa, après une longue marche (de 1200 km !) et après avoir conquis alia oppida, multis locis potitus (92, 3-4) ; grâce à l’habilité d’un centurion ligure qui avait la passion des escargots, le consul réussit à s’emparer d’un château situé près du fleuve sur le mons saxeux, contenant les trésors du roi (93-94). Même si le récit de Salluste contient quelques contradictions, il faut repousser la thèse de Berthier selon laquelle toutes les opérations se seraient déroulées dans la Tunisie actuelle, déplaçant vers l’ouest le fleuve Muluccha (qui serait l’oued Mellègue, traditionnellement le Muthul flumen), identifiant la capitale Cirta avec Sicca et Sicca avec Téboursouk, faisant de Bocchus non le roi des Maures du Maroc actuel, mais celui des populations installées sur les flancs du Mons Aurasius.

Certes, supposer que le royaume de Jugurtha comprenait tout le territoire algérien de ce qui deviendrait la Maurétanie Césarienne semble peut-être excessif et est évidemment difficile ; pourtant la division de la Numidie entre Adherbal et Jugurtha est un élément fondamental : le premier, avec la capitale Cirta, avait occupé la zone orientale du royaume de Micipsa, avec un plus grand nombre de ports et de villes ; le second avait d’abord obtenu la partie de la Numidie la plus proche de la Maurétanie (16, 5), bien entendu à l’ouest de Cirta et probablement du fleuve Ampsaga, donc le territoire correspondant aujourd’hui au moins à la Grande Kabylie dans l’Algérie centrale. La Numidie comprenait certainement les anciennes colonies phéniciennes de Hippo Regius (Hippone) et de Leptis Magna entre les deux Syrtes (19, 3 ; 77, 1 ; 78, 1), mais non pas celle de Hippo Diarrhytus (Bizerte), Leptis Minus et Hadrumète, l’actuelle ville de Sousse, toutes à l’intérieur de la province Africa 19, 1). La Numidie intérieure était constituée surtout par le vaste plateau caractérisé par une steppe semi-désertique, interrompu par les "chotts" (des lacs salés), situé entre deux chaînes montagneuses : l’Atlas tellien le long de la côte de la Méditerranée et l’Atlas saharien vers le sud, dépassant, à plusieurs endroits, 2000 mètres d’altitude. Salluste connaissait parfaitement et personnellement cette réalité géographique. La description en détail des lieux et des circonstances n’intéressait pas directement Salluste puisque le but du Bellum Iugurthinum était avant tout de définir les positions politiques des différents représentants de l’aristocratie romaine ; toutefois, il a gardé toute une série d’éléments géographiques permettant de situer la zone du conflit. Par exemple, Capsa, l’actuelle Gafsa en Tunisie, conquise par Marius à la fin de l’été 107 (92, 3) : si l’on connaît la ville moderne, presque une oasis située dans une zone présaharienne au nord du Chott el Jerid, on sait bien que la seule source que l’on y trouve – et qui existe encore aujourd’hui – jaillit à l’intérieur de deux bassins appelés "piscines romaines", construits en partie aves des remplois, y compris quelques grandes inscriptions latines. Et Salluste rappelle que Capsa, fondée par l’Hercule libyen, est comme une oasis dans de vastes déserts : praeter oppido propinqua alia omnia vasta, inculta, egentia aquae, infesta serpentibus (89, 5). Les Capsenses ne disposaient que d’une seule source, située à l’intérieur des murs de la ville, et que les assiégeants romains ne pouvaient utiliser : una modo atque ea intra oppidum iugi aqua (89, 6).

 

5. Pourtant, Salluste néglige de nombreux détails géographiques et omet des épisodes intermédiaires, décrivant même les différentes campagne militaires de façon « inégale et capricieuse » : prenons par exemple le problème de la perte probable de Cirta de la part de Metellus en 106 et ensuite de sa reconquête hypothétique par Marius. L’historien omet de citer plusieurs cours d’eau parmi lesquels le Bagrada, avec ses principaux affluents (aujourd’hui la Medjerda), mais aussi l’Ampsaga (l'oued el-Kebir), le Chinalaph (le Chelif) et le Thapsus (l’oued Safsaf) qui traversait Rusicade, ville située au temps de Syphax dans le royaume des Massyles. Salluste ne cite que trois fleuves : le Muluccha flumen, dont nous avons déjà parlé ; le Tanais flumen, au sud de Sicca (probablement l’oued ed Derb), rencontré par Marius sur la route de Capsa (90, 3) ; le Muthul flumen, oriens a meridie, que Salluste situe dans la zone méridionale du petit royaume d’Adherbal sur les rives duquel se déroula la bataille du mois d’août 109 gagnée par Metellus (48, 3) (probablement l’oued Mellègue, affluent de la Medjerda à l’ouest de Sicca, sur le territoire des Musulames, moins probablement l’oued Tessa à l’est de Sicca). Salluste décrit une vallée aride et sans cultures, traversée par des collines couvertes d’oliviers sauvages, de myrtes et d’autres plantes et arbustes qui poussent dans les terrains arides et sablonneux.

Les villes citées sont au nombre de neuf : Cirta, Thirmida, Suthul, Vaga, Zama, Thisiduum, Sicca, Thala, Capsa, Lares. L’ancienne capitale des Numides Massyles, Cirta (qu’il faut nettement distinguer de Sicca), située sur le plateau découpé par l’oued Rummel, le fluvius Cirtensis formosus, l’Ampsaga, apparaît inexpugnable même à Jugurtha, propter loci naturam (23, 1) ; ce fut Adherbal qui se rendit après que son cousin avait tenté plusieurs fois de l’attaquer (21, 3 ; 22, 1 ; 26,1) ; depuis le plateau sur lequel était située la ville, il était possible de sortir à travers un passage secret puisque deux Numides, amis d’Adherbal, purent rejoindre Rome alors que Cirta était assiégée (23, 2) ; les principales batailles eurent lieu aux alentours de la ville ; au nord, pas très loin de la côte, haud longe a mari prope Cirtam oppidum, Adherbal fut vaincu par Jugurtha (21, 2) lequel, après la reddition de son cousin, occupa Cirta, conquise et ensuite probablement perdue par les Romains au cours des derniers mois du commandement de Metellus qui attendait l’arrivée de Marius. La veille de la reconquête de la ville, Marius réussit à vaincre les deux rois alliés du prince maure Volux (101, 1) et posa à Cirta son praetorium, où il reçut les envoyés de Bocchus qui arrivaient peut-être de Thugga, l’autre grande capitale numide (102, 2 ; 104, 1).

Thirmida (peut-être Thimida Bure, Henchir Henchir Gouch-el-Batia près de Souk el Khemis, non loin de Thugga) est citée par Salluste à propos de la mort de Hiempsal : c’est là qu’était probablement établie une des trois capitales après la mort de Micipsa (12, 3).

L’imprudence du légat Aulus Postumius Albinus conduisit en janvier 109 (mais plus probablement dès le mois de décembre précédent) à la défaite romaine à proximité de la forteresse de Suthul, où étaient conservé le trésor du royaume de Numidie ; forteresse bien défendue par des remparts construits au bord d’une paroi abrupte, protégeant une plaine qui en hiver était inondée et devenait presque un marécage (37, 3). D’après Orose, la défaite eut lieu à proximité de Calama (l’actuelle Guelma en Algérie de l’ouest et conduisit à une foedus et à une paix que Rome ne reconnut pas (38, 9).

Zama Regia (peut-être Jâma, à une trentaine de kilomètres au nord-est de Assuras) est mentionnée parce que Metellus essaya en vain de la conquérir en 109 av. J.-C: urbem magnam et in ea parte qua sita erat arcem regni (56, 1) ; c’était une forteresse située dans une plaine mais très bien protégée : id oppidum in campo situm opere quam natura munitum erat, nullius idoneae rei egens, armis virisque opulentum.

C’est à Tisidium (Thisiduum ou Chisiduum, aujourd’hui Krich el Oued, près de Medjez el Bab sur la rive droite de la Medjerda) que se déroula la difficile médiation de Bomilcar entre Jugurtha et Metellus, après Zama (62, 8).

Et aussi Vaga, urbs maxima (48, 1), civitas magna et opulens (69, 3), aujourd’hui Béjà, occupée par Jugurtha ; c’est là, qu’à l’occasion d’une trêve, le questeur P. Sextius, envoyé par L. Calpurnius Bestia, alla prendre du blé (29, 4) ; cette ville fut conquise par les Romains et ensuite perdue à cause de la trahison présumée de Titus Turpilius Silanus à l’occasion d’une fête, peut-être celle des Sérères célébrée le 13 décembre 109 av. J.-C., dies ... festus celebratusque per omnem Africam (66, 2) ; elle est rappelée comme un grand marché ouvert aux negotiatores italiens même pendant la guerre : forum rerum venalium totius regni maxume celebratum (47, 1).

Sicca (aujourd’hui Le Kef) fut l’une des premières villes à tomber aux mains des Romains après la bataille de Muthul où il s’approvisionna en blé risquant d’être attaqué par les Siccenses à l’instigation de Jugurtha (56, 4-6).

Les trésors du royaume étaient accumulés à Thala, une ville riche en sources situées près des murs (89, 6), protégée par l’âpreté du paysage locorum asperitate (75, 10), oppidum et operibus et loco munitum (76, 2), oppidum magnum atque opulentum (75, 1) ; les fils du roi y avait été élevés et c’est là qu’eut lieu la grande bataille gagnée par Metellus en 108 et qui, après un siège de 40 jours, se termina par la conquête de la ville.

Et Larès, ville au sud de Sicca, sur la route de Capsa (l’actuelle Henchir Lorbeus), où Marius envoya Aulus Manlius avec les cohortes de velites pour protéger l’argent des salaires et les vivres (90, 2).

Enfin Utique, la capitale de la province romaine, est citée plusieurs fois : c’est là que se déroula l’épisode de l’haruspice qui, avant le massacre de Vaga, prédisit à Marius un avenir extraordinaire (63, 1) ; voir aussi 25, 5 ; 64, 5 ; 86, 4 ; 104, 1).

Steidle soutient que Salluste n’a pas voulu décrire la guerre dans tous ses détails mais qu’il a préféré ne sélectionner qu’un nombre limité d’événements significatifs ; cependant, les omissions sont si importantes que l’on peut suspecter qu’il trompe le lecteur pour parti pris  : en effet, le territoire occupé par les Numides et par le roi Jugurtha semble caractérisé de façon plutôt superficielle précisément par rapport au but de l’ouvrage.

 

6. Lorsqu’on reconstruit ces événements, on peut avoir le doute qu’en réalité les causes de la guerre civile en Numidie (qui précède l’intervention romaine), même si nous ne les connaissons pas complètement, étaient bien plus complexes que celles que Salluste a indiquées et internes à la réalité économique et sociale du royaume : dès les premières années de son règne, Micipsa avait craint une rébellion ne qua seditio aut bellum oriretur (6, 3). Plusieurs couches de la population, divisées au moins en deux factions, avait participé à la lutte pour la succession ; la faction conservatrice, guidée par Miscipsa et ensuite par Hiempsale et par Adeherbal paraît minoritaire ou tout au moins plus faible et moins aguerrie à cause aussi des ingérences romaines ; l’opposition au contraire, avec à sa tête Jugurtha, auquel s’appuyaient, semble-t-il les tribus Gétules dissidentes, prit peu à peu un caractère de masse (rappelons l'homo tam acceptus popularibus, 7, 1).

Dans son travail de réforme, Massinissa avait essayé d’habituer les nomades à l’agriculture, de créer en Numidie une propriété foncière forte, de centraliser l’administration, de limiter le pouvoir et l’autonomie des chefs de tribus nomades et, enfin, de diffuser la culture hellénique au sein de l’aristocratie locale dans le but de transformer son royaume en une véritable monarchie hellénique. Élisabeth Smadja a souligné que le roi avait constitué un patrimoine foncier géré sans aucun doute par les notables des villages et par une aristocratie urbaine en pleine croissance ; il avait organisé en outre un prélèvement périodique au détriment de ses sujets, il avait battu monnaie et il avait entretenu à ses frais une armée professionnelle. Il avait réussi à fonder son pouvoir sur la valorisation du culte dynastique et sur une hiérarchie pyramidale de fonctionnaires. Les résultats de cette politique se font ressentir dès les première années du II siècle av. J.-C., quand Massinissa put ravitailler en blé les armées des alliés romains. En 180 av. J.-C., le roi envoya à Délos une énorme quantité de blé, 2800 médimnes, équivalant à environ 140.000 litres. Il avait – selon Polybe – rendu fertile un territoire, la Numidie, que l’on avait cru jusque là complètement improductif. Plus tard, Micipsa donnera des quantités importantes de blé produit en Numidie pour l’armée romaine engagée en Lusitanie contre Viriate, à Numance et enfin en Sardaigne, à la demande de Scipion Émilien et Caius Gracchus. Au cours du II siècle av. J.-C., un vaste processus de promotion des installations agricoles s’était donc développé en Numidie, surtout dans la zone des Campi Magni, avec la sédentarisation progressive de groupes sociaux auparavant nomades ou semi-nomades pratiquant l’élevage transhumant. Selon Strabon, insatisfait des résultats obtenus, Micipsa avait encouragé l’arrivée de colons grecs ; l’entrée de capitaux romains avait été favorisée par l’arrivée, surtout à Cirta, de negotiatores italiens qui avaient été ensuite tragiquement impliqués dans la fin d’Adherbal (26, 1). Les tendances centralisatrices de Massinissa et de Micipsa s’étaient heurtées à la violente opposition des tribus nomades, qui jouissaient en fait d’une indépendance séculaire, surtout grâce à une organisation militaire autonome. Salluste ne considère pas la guerre civile qui avait précédé l’intervention romaine comme un simple affrontement entre des prétendants au trône, mais il y voit aussi une certaine ressemblance avec la lutte entre les optimates et les populares ; en Numidie les masses populaires, après une période de passivité, tendaient vers l’opposition nationaliste, alors que le parti au gouvernement avait de plus en plus besoin de l’appui Rome pour obtenir un minimum de légitimité. D’ailleurs, les intérêts des négotiatores romano-italiens, auxquels était due une grande partie de l’hostilité de Rome à l’égard de Jugurtha, étaient solidement liés à ceux du parti au pouvoir ; leur sort était étroitement lié à celui d’Adherbal. L’opposition guidée par Jugurtha prit donc peu à peu un caractère national, patriotique et anti-romain. D’ailleurs le Bellum Iugurthinum de Salluste garda de nombreuses traces de ce rôle positif de Jugurtha, de ce lien solide avec le territoire : les habitants de Capsa, les Capsenses, semblaient totalement dévoués au roi et gouvernés avec bienveillance parce qu’ils étaient immunes, levi imperio et ob ea fidelissumi (89, 4) ; les habitants de Sicca n’hésitèrent pas à trahir leurs accords avec Marius et à se ranger à nouveau aux côtés de Jugurtha (56, 5) ; les Gétules du Sud aidèrent Jugurtha en difficulté et se firent exercer à la guerre contre Rome (80, 1-2) ; le roi numide Aspar épia même Bocchus pour le compte du roi (108, 1) ; environ quinze ans après la fin de la guerre, le souvenir de Jugurtha suscita encore beaucoup d’enthousiasme, lorsque le prince Oxyntas réapparut à Venusia  aux côtés des Samnites ; la longueur de la guerre est d’ailleurs un signe du consentement et du soutien sur lesquels le roi pouvait compter contre les Romains du moment que, même parmi les Maures de Bocchus, Iugurtha carus et Romani invisi erant (111, 2) ; pourtant certains princes numides prenaient plus ou moins officiellement parti pour les Romains : rappelons Dabar, fils de Massugrada, petit-fils de Massinissa, que nous voyons opérer à la cour du roi Bocchus contre Jugurtha (108, 1-2).

Gianni Brizzi a observé avec finesse que même l’épisode de Calama, qui s’était conclu par la paix infamante subie sub iugum par Aulus Postumius Albinus, homonyme de son ancêtre vaincu aux Fourches Caudines, présente dans le récit de Salluste d’irrémédiables contradictions et est volontairement obscur : ce qui confirme un peu à la fois le rôle équivoque de certains personnages et l’ambigüité de Salluste ; nous pouvons affirmer que l’historien a, à plusieurs reprises, adapté les données dont il disposait aux intérêts politiques des populares. Le jugement sur la corruption et sur la trahison de la nobilitas, préoccupée des conséquences de la guerre qu’elle considérait presque comme une aventure dangereuse et peu productive, semble excessif et dénigrant : il paraît tout à fait improbable que le sénat dans son ensemble se soit laissé corrompre par Jugurtha, même si à Rome il était d’usage commun d’accepter les dons d’un roi étranger à la recherche de légitimation, dans un rapport de patronat et de clientèle.

Il existe d’ailleurs un élément que les historiens de Salluste connaissent peu et qui conseille de lire avec plus de prudence le compte-rendu officiel de la guerre : quelques doutes sur les rapports du roi avec le peuple romain surgissent en relisant le texte de la loi agraire votée par les comices au printemps 111 av. J.-C. Bien qu’imposant l’interdiction de colonies sur le territoire de Carthage et confirmant la révocation de la colonia Iunonia voulue une dizaine d’années auparavant par les populares avec la lex Rubria de 123, cette loi confirmait pleinement les attributions de terres en faveur des fils de Massinissa à l’intérieur de la province romaine et réaffirmait donc que le seul roi de Numidie survivant, Jugurtha, en guerre contre Rome, pouvait détenir légalement les terres qui lui avaient été attribuées. En somme, même les comices n’avaient pas manifesté durant cette phase le moindre intérêts pour l’abolition du royaume de Numidie. Mommsen avait déjà relevé que la présence d’agri publici regibus civitatisque sociis amicis permissi à l’intérieur de la province romaine était singulière. Le texte de la loi indiquait de façon explicite que le duumvir chargé de réorganiser l’ager publicus africain ne pouvait disposer des territoires qui avaient été attribués aux fils de Massinissa et considérés comme l'ager privatus vectigalisque et donc peut-être sujets à vectigal : [extraque eum agrum, quem agrum ... P. Cornelius imperator ? lib]ereis regis Masinissae dedit habereve fruive iussit. Au printemps 111 av. J.-C. (la veille du départ de L. Calpurnius Bestia pour l’Afrique), Jugurtha semble donc être encore légalement un rex socius et amicus à part entière et non pas seulement formellement, puisqu’il était le seul héritier des biens de Massinissa ; et ce précisément par la volonté des comices populaires qui avaient pourtant décrété ou allaient décréter l'indictio belli. Ce n’est qu’à la fin de la guerre que Marius put disposer d’une partie de ces terres et qu’il installa aussi ses vétérans dans le royaume de Numidie confié à Gauda, en deçà de la Fossa Regia, dans la zone de Thibaris, d’Uchi Maius, de Thuburnica et de Mustis, en vertu de la lex Appuleia de colonis in Africam deducendis de 103, grâce à laquelle jusqu’à 100 jugères de terre (équivalant à 25 hectares) pouvaient être distribués aux milites mariani. À cette occasion, des groupes de Gétules favorables à Rome purent obtenir des terres et la citoyenneté romaine.

Au-delà du récit de Salluste, Jugurtha peut donc nous apparaître aujourd’hui comme une victime de l’impérialisme romain, et de toute façon un souverain essayant désespérément d’assurer l’autonomie de son royaume et la dignité de son peuple ; et même si la province romaine de l’Afrique ne subit pour le moment aucun élargissement, les positions agressives des populares et surtout des equites se manifestèrent très vite avec la tentative de Curion de publicare le royaume de Juba et enfin, après la bataille de Thapsus, avec l’institution de l’Africa Nova et la suppression définitive du royaume. César se manifesta, même dans ce cas, comme le véritable continuateur de la politique du grand Marius.

Ultimo aggiornamento Lunedì 25 Aprile 2016 23:13