- Avant-propos
Je souhaite exprimer ma profonde gratitude à la Présidence de la République Algérienne Démocratique et Populaire, aux autorités de la Wilaya de Béjaïa et aux organisateurs de ce colloque pour leur généreuse invitation. C’est pour moi un grand honneur de pouvoir évoquer, à Béjaïa, dans la colonie de Saldae, l’histoire de la Numidie et de Maurétanie Césarienne, qui appartient non seulement à l’Algérie, mais à tout le patrimoine de la Méditerranée. La présente contribution n’a pas pour ambition de reconstruire de manière exhaustive l’histoire politique. Elle vise plutôt à suivre, dans la longue durée, la mémoire numide, depuis la formation du grand royaume, aprés de Massinissa jusqu’à l’époque d’Augustin et aux transformations du Maghreb au cours de la Futūḥ, l’« ouverture » à l’islam.
Il s’agit moins de retracer l’histoire d’un État disparu avec César – le Royaume de Numidie – que de comprendre la persistance d’une tradition politique et culturelle qui continua de vivre dans les sources, les villes, les institutions et la mémoire des populations de l’Afrique du Nord. L’enquête repose sur la confrontation des sources classiques, de la documentation archéologique et de l’historiographie moderne, dans la conviction que seule une approche interdisciplinaire permet de saisir toute la complexité de l’histoire nord-africaine.
L’expression natione Afer est attestée à une trentaine de reprises, notamment à Rome — sept occurrences — et à Misène — neuf occurrences —, mais également en Égypte, en Dalmatie, en Pannonie, en Gaule Narbonnaise, en Gaule Lyonnaise et en Bétique, parfois à propos de marins appartenant aux flottes romaines.
Les expressions natione Libycus — cinq attestations, à Rome, Misène et Ravenne — et natione Maurus — cinq fois à Rome et une fois en Bretagne — sont moins fréquentes. En revanche, la formule natione Numida est moins attestée, alors même que les sources connaissent trés bien le Royaume et le peuple des Numides. Salluste les définit comme un genus hominum salubri corpore, velox, patiens laborum, une population robuste, rapide et résistante à l’effort.
La forme féminine natione Punica, connue à Rome, est extrêmement rare. L’inscription d’Héliopolis mentionnant les nationes quae sunt in Mauretania montre néanmoins que le terme natio doit être compris dans une acception plus large, susceptible de désigner une appartenance géographique, humaine et culturelle.
A Saldae on évoque la gens Maura, la nation dses Maures, dans la polemique entre les villes romanisées et le territoire.
- Les sources de l’histoire de la Numidie
La reconstruction de l’histoire de la Numidie présente d’importantes difficultés, car aucune œuvre historiographique composée par les Numides eux-mêmes ne nous est parvenue. Notre connaissance du grand royaume de Massinissa et de ses successeurs dépend donc d’un ensemble de sources hétérogènes : auteurs grecs et romains, témoignages épigraphiques, données archéologiques et, pour les périodes suivantes, chroniques arabes.
Chacune de ces catégories documentaires fournit des informations précieuses, mais exige une évaluation critique rigoureuse, dans la mesure où elle reflète le point de vue, les intérêts politiques et les catégories culturelles de ceux qui l’ont produite.
Parmi les sources littéraires, Polybe occupe une place de premier plan. Contemporain des événements et proche du cercle des Scipions, il suivit de près l’ascension de Massinissa ainsi que la politique méditerranéenne du IIe siècle av. J.-C. Sa perspective demeure fortement conditionnée par les intérêts de Rome, mais son témoignage conserve une valeur exceptionnelle pour la reconstruction des guerres puniques et de la formation de l’État numide.
Aux côtés de Polybe, Tite-Live constitue la principale source narrative relative à Massinissa. Bien qu’il écrive à l’époque augustéenne et qu’il dépende d’œuvres antérieures aujourd’hui perdues, il dresse du souverain numide un portrait dans lequel apparaissent aussi bien ses qualités militaires que les capacités politiques du fondateur de la monarchie unifiée.
Son récit traduit naturellement une vision romaine de l’histoire, mais il permet néanmoins de mesurer le rôle décisif de la Numidie dans l’équilibre du bassin occidental de la Méditerranée: pour Silius Italicus dejà au temps du roi Syfax médiateur entre Scipion et les Carthaginois après la défaite d’Hasdrubal en Ibérie, le royaume de Numidie s’étendait des terres des Massyles aux Syrtes, non tibi massilae gentes extemtaque tellus Syrtibus. XVI, 250.
Pour le règne de Jugurtha, le témoignage fondamental demeure le Bellum Iugurthinum de Salluste, qui donne beaucoup d’importance à la Fossa Regia, tout prés du Djebel Tounga. L’œuvre ne constitue pas seulement une chronique militaire : elle est aussi une réflexion sur la crise morale et politique de la République romaine.
Jugurtha y apparaît à la fois comme un adversaire de Rome et comme celui qui révèle la corruption de l’aristocratie sénatoriale. Le récit sallustéen doit donc être interprété à la lumière de sa finalité politique et morale, en distinguant autant que possible les données historiques de leur élaboration littéraire.
Appien, Diodore de Sicile, Strabon et Pline l’Ancien apportent également des informations importantes sur la géographie, l’organisation territoriale et l’économie de la Numidie. Confrontés aux témoignages de l’épigraphie latine et punique, leurs textes permettent de reconstruire certains aspects de la vie administrative et du processus de romanisation de l’Afrique du Nord.
Pour l’époque impériale, Apulée et Augustin acquièrent une importance particulière. Sans être des historiens, ils témoignent de la vitalité culturelle de la Numidie romaine et de la persistance d’une conscience de l’identité africaine.
Leurs œuvres montrent que la mémoire de la natio Numidarum demeurait vivante plusieurs siècles après la disparition de l’indépendance politique.
La recherche moderne accorde une place croissante aux données archéologiques. Les grands mausolées, au premier rang desquels le Medracen, les villes de Cirta, Thugga, Chemou, Madaure, Thagaste et Hippone, les inscriptions libyques, puniques et latines, ainsi que la documentation numismatique permettent désormais de corriger l’image exclusivement romano-centrée transmise par les sources littéraires.
L’archéologie a notamment montré que la formation de l’État numide fut l’aboutissement d’une longue évolution interne, antérieure à l’intervention romaine.
Pour la période de la conquête islamique, les principaux témoignages proviennent des historiens arabes, parmi lesquels Ibn ʿAbd al-Ḥakam, al-Balādhurī et surtout Ibn Khaldūn. Bien que rédigées plusieurs siècles après les événements, leurs œuvres ont conservé des traditions relatives aux populations amazighes et permettent de suivre la transformation de la Numidie au sein du Maghreb islamique.
Ici encore, une lecture critique est indispensable afin de distinguer la mémoire historique de son élaboration historiographique.
Le recours conjoint aux sources littéraires, à l’archéologie, à l’épigraphie et à l’historiographie moderne permet aujourd’hui de proposer une reconstruction plus équilibrée de l’histoire de la Numidie : une histoire qui ne soit plus limitée au point de vue des vainqueurs, mais qui accorde également toute sa place au rôle des populations amazighes dans la construction de la civilisation méditerranéenne.

2. La place de la Numidie
La Numidie occupe une place singulière dans l’histoire de l’Afrique antique. Avant même de devenir une province romaine, elle fut un royaume autonome, dont les origines remontaient bien au-delà du IIIe siècle av. J.-C. et qui fut ensuite réorganisé par l’action politique de Massinissa, puis consolidé par ses successeurs.
Capable d’unifier d’anciennes populations locales au sein d’une organisation politique stable, la Numidie ne se réduit pas à l’histoire d’une dynastie. Elle représente l’une des premières expériences de construction étatique dans l’Afrique méditerranéenne.
L’intérêt porté à la Numidie ne découle pas seulement des sources classiques ou des témoignages archéologiques. Il tient également à l’extraordinaire persistance de sa mémoire.
Les auteurs romains eux-mêmes continuèrent à distinguer la natio Numidarum au sein de l’Empire. Plus tard, Augustin a gardé le souvenir d’une réalité historique et culturelle antérieure à la romanisation.
Au cours des siècles suivants, l’ouverture à l’islam transforma profondément le cadre politique et religieux du Maghreb sans effacer la place centrale de ses populations. À l’époque contemporaine, enfin, la Numidie est devenue l’un des principaux points de référence de la réflexion sur l’identité amazighe et sur l’histoire nationale de l’Algérie, ainsi qu’un élément susceptible de mobiliser des dynamiques de progrès et de renouveler les relations avec les autres peuples de la Méditerranée.
La présente contribution ne vise donc pas à reconstruire simplement la succession des souverains numides. Elle entend plutôt identifier les éléments qui rendirent possible la formation d’une civilisation originale : le territoire, les aristocraties indigènes, la naissance de l’État, la culture matérielle, la monumentalisation du pouvoir et la permanence de la mémoire de la Numidie bien au-delà de la fin de son indépendance.
3. Avant la Numidie

Pour comprendre la figure de Massinissa, il convient de rappeler que le royaume numide ne naquit pas soudainement au cours de la deuxième guerre punique, achevée par la bataille de Zama. Il fut l’aboutissement d’un long processus historique qui concerna l’Afrique du Nord dès la Préhistoire.
Le cadre géographique constitue le premier facteur de continuité. La chaîne de l’Atlas, le massif de l’Aurès, les hauts plateaux, les vastes plaines céréalières et les voies naturelles reliant l’intérieur aux côtes méditerranéennes ont, durant des millénaires, conditionné la répartition des établissements humains ainsi que les activités économiques. Dans cet espace se développèrent des cultures successives, depuis le Capsien jusqu’aux sociétés protohistoriques, dont témoignent encore aujourd’hui les grands ensembles mégalithiques et les monuments funéraires.
Au cours du premier millénaire avant notre ère apparurent des aristocraties locales capables de contrôler des territoires de plus en plus vastes. La diffusion des grands mausolées, dont le Medracen constitue l’exemple le plus remarquable, atteste l’existence de dynasties indigènes bien antérieures à Massinissa. Ces monuments ne représentaient pas seulement le prestige de quelques lignages : ils exprimaient l’émergence d’un pouvoir territorial durable, fondé sur le contrôle des communautés rurales, des voies de circulation et des ressources agricoles. Bien connus à Tiddis et à Chemtou sont les bazinas, les chambres fueraires caracteristiques des epoques protohistorques et historiques.
La présence phénicienne, puis l’expansion de Carthage, ne détruisirent pas ces structures politiques. Elles contribuèrent au contraire à leur transformation en favorisant l’émergence d’élites capables d’assimiler les modèles diplomatiques, militaires et économiques du monde méditerranéen sans renoncer à leur propre identité.
C’est dans ce contexte que s’inscrit l’œuvre de Massinissa. Il ne créa pas la Numidie ex nihilo ; il sut plutôt réunir et organiser des expériences politiques déjà anciennes pour leur donner une forme étatique stable. Sous son autorité, des communautés jusque-là dispersées furent progressivement intégrées dans une organisation politique capable de jouer un rôle de premier plan dans l’histoire de la Méditerranée occidentale.
4. Massinissa et la construction du premier État numide
La personnalité de Massinissa domine toute l’histoire de la Numidie antique. Né vers 238 av. J.-C., fils de Gaïa, roi des Massyles, il grandit dans un contexte marqué par la rivalité entre Carthage et Rome, deux puissances dont les ambitions déterminaient désormais l’équilibre politique de toute la Méditerranée occidentale.
Jeune encore, Massinissa combattit aux côtés des armées carthaginoises en Hispanie, où il acquit une solide expérience militaire. Les sources anciennes soulignent déjà son intelligence stratégique, sa remarquable mobilité et sa capacité à s’adapter rapidement aux circonstances politiques. Lorsque la situation internationale évolua au cours de la deuxième guerre punique, il comprit que l’avenir de son peuple ne pouvait dépendre exclusivement de Carthage et d’Hannibal. Son rapprochement avec Scipion ne constitua donc pas une simple défection, mais un choix politique mûrement réfléchi, destiné à assurer l’indépendance et l’expansion de son royaume.
La victoire de Zama, en 202 av. J.-C., dans laquelle la cavalerie rassemblée par Massinissa près de Cirta joua un rôle décisif pour aider Scipion, ouvrit une phase nouvelle. Avec l’appui de Rome, Massinissa put réunifier les Massyles et les Masaesyles et jeter les bases d’un royaume couvrant une grande partie de l’Afrique du Nord. Cette unification ne fut pas seulement territoriale : elle impliqua également une profonde réorganisation des institutions, de l’administration et des structures économiques.
Les auteurs anciens insistent sur la politique agricole du souverain. Salluste, en particulier, souligne que les populations numides, longtemps réputées essentiellement pastorales, développèrent sous son règne une agriculture prospère. Cette évolution ne résulta pas d’une transformation soudaine, mais d’une politique consciente de mise en valeur des terres, d’encouragement à la sédentarisation et de contrôle plus efficace des ressources.
Massinissa favorisa parallèlement le développement des villes et l’organisation des échanges. Cirta devint progressivement la capitale politique du royaume, tandis que les principales agglomérations renforçaient leurs fonctions administratives et commerciales. Les contacts avec le monde punique, grec puis romain contribuèrent à enrichir les formes de gouvernement sans effacer les traditions locales, qui demeurèrent au cœur de l’identité numide.
La longévité exceptionnelle du souverain — près de soixante années de règne — assura une stabilité rarement atteinte dans l’Afrique antique. À sa mort, en 148 av. J.-C., la Numidie était devenue l’un des États les plus puissants du bassin occidental de la Méditerranée. Son autorité dépassait largement les limites de son territoire : elle était reconnue aussi bien par Rome que par les autres royaumes africains. Le temple de Massinissa, construit à Dougga à proximité du Capitole romain, témoigne de la persistance du souvenir des exploits du grand roi de Numidie même après la chute de Carthage.
L’œuvre de Massinissa ne saurait cependant être réduite à une succession de victoires militaires ou d’alliances diplomatiques. Son principal mérite fut d’avoir donné une cohésion politique durable à des populations diverses, tout en affirmant une conception du pouvoir enracinée dans les traditions africaines et ouverte aux influences méditerranéennes. C’est cette synthèse qui explique la place singulière qu’il occupe encore aujourd’hui dans la mémoire historique du Maghreb et dans la réflexion contemporaine sur les origines de l’identité amazighe. Une temoignage fondamentrale est certainement la Culture matérielle, tombes, mausolées et forteresses, villes Puis la céramique, notamment les amphores ; les monnaies, les inscriptions libyennes et puniques, la sculpture, l’architecture, les sanctuaires, les mausolées et l’urbanisation. Les grands monuments numides tels que Medracen, le temple de Chemtou, le mausolée royal de Maurétanie, Kbor Klib, les sanctuaires ruraux, les nécropoles aristocratiques et les tumulus. C’est là que la Numidie acquiert son caractère unique.

5. Jugurtha : la défense de l’autonomie numide
La mort de Massinissa ne mit pas fin à la puissance de la Numidie. Malgré les difficultés de la succession, le royaume demeura l’un des principaux acteurs politiques de l’Afrique du Nord jusqu’à l’avènement de Jugurtha, personnage dont le destin allait profondément marquer aussi bien l’histoire de la Numidie que celle de la République romaine.
Petit-fils de Massinissa, Jugurtha fut élevé à la cour royale où il reçut une formation militaire et politique de haut niveau. Très tôt, il manifesta des qualités exceptionnelles de commandement. Son expérience auprès de Scipion Émilien, lors du siège de Numance, lui permit de connaître de près l’organisation de l’armée romaine, mais aussi les mécanismes du pouvoir et les divisions de l’aristocratie sénatoriale.
À la mort de Micipsa, en 118 av. J.-C., le royaume fut partagé entre Jugurtha, Adherbal et Hiempsal. Ce compromis se révéla rapidement impossible. Les rivalités dynastiques dégénérèrent en guerre civile et offrirent à Rome l’occasion d’intervenir dans les affaires intérieures de la Numidie.
Le récit de Salluste demeure notre principale source pour cette période. Toutefois, le Bellum Iugurthinum ne constitue pas seulement l’histoire d’un conflit entre Rome et la Numidie. Il est avant tout une réflexion sur la corruption de la classe dirigeante romaine. La célèbre formule selon laquelle Rome était une urbs venalis ne condamne pas Jugurtha ; elle dénonce avant tout les dérives morales d’une République devenue incapable de défendre les valeurs qui avaient fondé sa grandeur.
Jugurtha apparaît ainsi comme un adversaire redoutable, non seulement par ses talents militaires, mais aussi par sa parfaite connaissance des faiblesses de ses ennemis. Pendant plusieurs années, il réussit à opposer une résistance efficace aux armées romaines grâce à une remarquable mobilité stratégique, à l’appui des populations de l’intérieur et à sa capacité d’adapter les méthodes de combat aux réalités géographiques de la Numidie.
La guerre prit progressivement une dimension qui dépassait largement les enjeux dynastiques. Elle devint l’affrontement entre un royaume soucieux de préserver son autonomie politique et une puissance méditerranéenne désormais engagée dans une politique d’expansion territoriale.
La capture de Jugurtha, rendue possible par la trahison de son beau-père Bocchus, roi de Maurétanie, mit un terme au conflit. Conduit à Rome, il figura dans le triomphe de Marius avant d’être exécuté dans le Tullianum en 104 av. J.-C. Sa disparition marqua la fin d’une époque, mais non celle de la mémoire numide.
Paradoxalement, la défaite politique de Jugurtha assura sa postérité. Dès l’Antiquité, il devint le symbole de la résistance à la domination étrangère. Cette image fut reprise par les historiens modernes et occupe aujourd’hui encore une place importante dans la mémoire nationale algérienne et dans la réflexion sur l’identité amazighe.
L’intérêt historique de Jugurtha dépasse donc largement sa biographie. Son parcours révèle les profondes transformations qui affectèrent l’Afrique du Nord à la fin du IIe siècle avant notre ère et annonce l’intégration progressive de la Numidie dans l’espace politique romain. Pourtant, même après la disparition du royaume indépendant, le souvenir de Massinissa, de Jugurtha et de la natio Numidarum continua d’habiter la mémoire de l’Afrique romaine.
Les recherches les plus récentes de Yann Le Bohec ont également montré que Jugurtha ne fut pas seulement un chef de guérilla. Formé auprès de Scipion Émilien à Numance, il maîtrisait parfaitement les méthodes de guerre hellénistiques et romaines. Le recours progressif à la guérilla constitua un choix stratégique destiné à compenser la supériorité des légions dans la bataille rangée.
6. La Numidie romaine : d’un royaume à une mémoire historique
La fin de l’indépendance politique de la Numidie après la campagne de César et la défaite de Juba ne coïncida pas avec la disparition de son identité historique. L’annexion progressive à la domination romaine modifia profondément la structure administrative de l’Afrique du Nord, mais n’effaça pas le souvenir d’un royaume qui, pendant des siècles, avait représenté la principale puissance autochtone de la Méditerranée occidentale. Le souvenir de Massinissa, de Jugurtha et des anciennes dynasties numides perdura dans les villes, dans les traditions locales et dans les œuvres des auteurs africains de l’époque impériale.
Après les réorganisations politiques opérées par Rome, le territoire fut progressivement intégré au système provincial, mais conserva une personnalité historique et culturelle qui dépassait largement les nouvelles frontières administratives.
De plus, Césarée, en Maurétanie orientale (aujourd’hui Cherchell), devint la capitale du royaume de Juba II, fils du dernier roi de Numidie, érudit élevé à Rome avec la fille de Cléopâtre d’Égypte son epouse.
La création de la province de Numidie par l’empereur africain Septime Sévère ne constitua donc pas une simple mesure d’organisation territoriale. Elle représentait aussi la reconnaissance implicite d’une réalité historique profondément enracinée, dont les Romains eux-mêmes ne pouvaient ignorer l’importance. Le nom de la province perpétuait celui de l’ancien royaume, tandis que les principales cités continuaient à jouer un rôle déterminant dans la vie politique, économique et culturelle de l’Afrique romaine.
Cirta demeura un centre administratif de premier ordre, chef de la Res publica quattuor coloniarum cirtensium à occident de la Fossa Regia et aprés capitale de la nouvelle province avec de grandes villes, Cuicul, Thamugadi, Lambese; Madaure, Thagaste et Hippone connurent un remarquable développement urbain. L’implantation de colonies, la construction de routes, d’aqueducs comme ici dans la colonie de Saldae et le celebre inscription de Nonius Datus, de monuments publics et de camps militaires transformèrent profondément le paysage, sans effacer pour autant les traditions locales. La romanisation ne fut ni uniforme ni univoque : elle procéda par intégration progressive, en associant les élites africaines aux institutions de l’Empire.
L’épigraphie confirme cette continuité. Les inscriptions témoignent de la diffusion de la citoyenneté romaine, de l’essor des carrières municipales et impériales, mais également de la permanence d’identités locales qui ne disparurent jamais complètement. Être citoyen de Rome n’impliquait pas l’abandon de toute mémoire régionale ; les appartenances se superposaient plus qu’elles ne s’excluaient.
C’est dans ce contexte qu’il convient de comprendre les expressions natione Afer et natione Numida. Elles ne désignent pas seulement une origine géographique ; elles expriment une conscience d’appartenance qui continua à se transmettre longtemps après la disparition des institutions politiques du royaume. Les individus pouvaient être citoyens romains, parfois membres de l’administration impériale ou de l’armée, tout en revendiquant leur enracinement dans une terre, une histoire et une communauté de mémoire.
Cette permanence constitue l’un des phénomènes les plus remarquables de l’histoire africaine. Les royaumes disparaissent, les provinces sont réorganisées, les administrations se succèdent ; la mémoire collective, en revanche, conserve les noms, les traditions et les références qui fondent l’identité des populations. La Numidie appartient pleinement à cette histoire de la longue durée, où les réalités politiques s’effacent plus rapidement que les représentations culturelles.
À partir du IIe siècle de notre ère, cette mémoire s’exprime également à travers l’extraordinaire vitalité intellectuelle de l’Afrique romaine. Les écrivains, les juristes, les rhéteurs et les évêques issus de Numidie ne se définissent plus comme les représentants d’un royaume disparu, mais ils demeurent les héritiers d’une tradition historique qui continue de façonner leur perception du monde. C’est dans cette perspective que doivent être relues les œuvres d’Apulée, puis surtout celles d’Augustin, chez lesquels l’identité africaine conserve une profondeur historique qui dépasse largement le cadre administratif de l’Empire.
7. Apulée et Augustin : la mémoire africaine de la Numidie
Les sources de l’Antiquité tardive montrent que le nom de Numidie conserva une signification géographique, administrative, culturelle et humaine bien après la disparition du royaume indépendant. Apulée, né à Madaure au IIe siècle apr. J.-C., et Augustin, né à Thagaste deux siècles plus tard, représentent deux des expressions les plus élevées de la culture de l’Afrique romaine. Tous deux témoignent de la persistance d’une identité africaine profondément enracinée dans l’ancienne terre numide, malgré l’intégration politique et juridique à l’Empire romain.
Apulée appartient à une société africaine pleinement insérée dans les réseaux intellectuels de l’Empire. Philosophe, rhéteur et écrivain, il se forma à Carthage, à Athènes et à Rome, mais ne cessa jamais de revendiquer son origine africaine. Son œuvre manifeste une culture complexe, nourrie de traditions grecques et latines, mais également marquée par l’expérience particulière des villes de l’Afrique intérieure. Madaure, sa cité natale, se trouvait au cœur de cette Numidie où se superposaient les héritages libyque, punique et romain. Chez Apulée, l’identité africaine ne s’oppose donc pas à l’ouverture méditerranéenne : elle en constitue au contraire le point de départ.
La même profondeur historique apparaît, sous une forme différente, chez Augustin. Né à Thagaste en 354, formé à Madaure, à Carthage, à Rome et Milan, puis devenu évêque d’Hippone, Augustin vécut dans une province depuis longtemps intégrée à l’Empire, mais il ne méconnut jamais la spécificité de sa terre. Dans ses œuvres reviennent fréquemment les réalités humaines, sociales et linguistiques de l’Afrique du Nord : les villes et les campagnes, les communautés chrétiennes, les conflits religieux, les pratiques locales et les populations de l’intérieur numide.
Augustin se définit comme Afer et continue de désigner sa terre comme la Numidie. Ce vocabulaire montre que le souvenir de l’ancien royaume n’avait pas disparu avec la conquête romaine. À partir du règne de Septime Sévère, le nom même de Numidie avait retrouvé une valeur administrative officielle avec la création d’une province distincte. Mais sa permanence ne fut pas seulement institutionnelle : elle s’enracina dans les cités, les paysages, les langues et la conscience des Africains.
La romanisation, aussi profonde fût-elle, n’effaça donc pas les appartenances locales. La citoyenneté romaine, la culture latine et la foi chrétienne purent se superposer à une mémoire régionale plus ancienne. Dans le cas d’Augustin, cette identité africaine ne se referme jamais sur elle-même. Elle s’ouvre au contraire à l’universel : depuis Thagaste, Madaure, Carthage et Hippone, sa pensée s’adresse à l’ensemble du monde chrétien. C’est précisément cette articulation entre enracinement africain et vocation universelle qui explique la force durable de son œuvre.
Les études réunies récemment dans le volume Saint Augustin. Identité africaine et ouverture à l’universel, sous la direction de Nacéra Benseddik, ont justement mis en lumière cette double dimension. Les contributions d’Henri Teissier, « Augustin, son identité africaine et son ouverture à l’Universel », et de Nacéra Benseddik, « Augustin chez lui », invitent à replacer l’évêque d’Hippone dans son milieu historique et géographique, sans réduire la portée universelle de sa pensée.
Lorsque Augustin appelle encore sa terre Numidie, il témoigne ainsi d’une continuité qui dépasse les ruptures politiques. La mémoire de Massinissa et de son royaume avait changé de forme, mais elle demeurait présente dans les villes, les campagnes et la conscience des populations africaines. C’est cette longue durée de la mémoire numide qui permet encore aujourd’hui d’en parler à Béjaïa comme d’une composante essentielle de l’histoire de l’Algérie et, plus largement, du patrimoine commun de la Méditerranée.
Si Massinissa a donné à la Numidie une forme politique, Jugurtha a défendu son autonomie, Augustin en a préservé la mémoire, et les peuples amazighs ont transmis leur héritage à travers les transformations de l’ère islamique jusqu’à nos jours. C’est dans cette continuité, plus que dans la survie des institutions, que réside la véritable histoire de la Numidie. Parler aujourd’hui de Massinissa et de Jugurtha à Béjaïa, c’est donc reconnaître que la mémoire n’appartient pas uniquement au passé : elle continue de participer à la construction de l’identité culturelle du Maghreb contemporain et au dialogue méditerranéen.

