Projet d’étude, de conservation et de valorisation du site de Thignica (Aïn Tounga)
Samir Aounallah, Pola Ruggeri, Haythem Abidi, Alberto Gavini
Avant d’entamer cette communication, je tiens à exprimer mes sincères remerciements aux organisateurs de cet événement scientifique de grande importance pour la sauvegarde et la valorisation de notre patrimoine archéologique.
Dans le cadre des activités futures de la mission tuniso-italienne, active depuis 2019 sur le site d’Aïn Tounga, l’antique Thignica, sous la direction de M. Samir Aounallah (INP) et de Mme Paola Ruggeri (UNISS), plusieurs interventions de restauration et de valorisation apparaissent aujourd’hui prioritaires. Elles concernent en particulier deux tours de l’enceinte murale byzantine (secteurs nord-ouest et sud-ouest) ainsi que la « villa coloniale », située à l’entrée de la zone archéologique et destinée à devenir la future maison des fouilles, pour la conservation et la présentation des nombreux objets archéologiques actuellement dispersés sur le site et ses abords.
Le site d’Aïn Tounga, l’antique Thignica est situé à 100 km au nord-ouest de Carthage et à mi-chemin de Testour l’antique Tichilla de l’Est, et Thibursicu Bure et Thugga du Nord. Il occupe une partie du versant ouest du djebel Bouslah qui constitue le prolongement septentrional du djebel Tounga dont l’altitude atteint 300 m.
Ce site couvre les vestiges d’une cité d’origine numide installée à l’ouest du tracé de la fossa regia séparant le royaume numide du territoire africain de Carthage.
Les vestiges archéologiques s’étend sur plusieurs dizaines d’hectares et présente une organisation spatiale structurée autour de plusieurs pôles monumentaux. Au nord, il est marqué par la présence de l’amphithéâtre. Au sud, se dresse le temple de Dis et de Saturne, implanté sur une position dominante et nettement en retrait de l’espace urbain proprement dit. À l’est, les limites du site sont définies par une carrière antique, au pied de laquelle se situe le temple de Neptune. Enfin, à l’ouest, la forteresse byzantine constitue l’élément le plus imposant de l’ensemble. Toutefois, l’extension de Thignica devait se prolonger vers le sud.
Résultats préliminaires des campagnes de fouilles menées en 2024 et 2025
Au cours des dernières campagnes, l’équipe tuniso-italienne a conduit des investigations simultanément à l’intérieur et à l’extérieur de la forteresse byzantine, dans le secteur nord-ouest du complexe thermal et au niveau du théâtre.
À l’intérieur de la fortification
Les travaux ont permis de mieux définir l’organisation architecturale d’une unité d’habitation complète attribuable à l’établissement islamique (phases médiévale et post-médiévale). Identifié pour la première fois en 2022, cet habitat se superpose directement aux niveaux tardo-antiques, confirmant une longue continuité d’occupation du site. Cette continuité est d’ailleurs appuyée par les récits des voyageurs occidentaux qui, dès le XVIIᵉ siècle, évoquent la permanence du peuplement dans la région.
À l’extérieur de la fortification : extension des recherches
L’ouverture d’un sondage exploratoire le long du côté ouest de l’enceinte, dans une zone marquée par une forte dépression, visait à mieux comprendre les relations diachroniques entre les espaces intra et extra muros. Initialement interprétée comme une zone perturbée par des fouilles anciennes non documentées, cette dépression s’est révélée plus complexe : les investigations ont mis au jour une structure murale massive (épaisseur environ 1.10 m), orientée est-ouest et adossée au mur byzantin dans une phase postérieure.
La lecture stratigraphique demeure cependant perturbée par la présence d’une large fosse dont le remplissage contenant des matériaux contemporains jusqu’à deux mètres de profondeur témoigne d’un important remaniement récent. Sur la base de confrontations avec les sources historiques et les témoignages oraux, cette fosse pourrait correspondre à une tentative moderne de capter une source antique, attestée dès les prospections de la fin du XIXᵉ siècle et probablement déterminante pour l’organisation hydraulique du site.
Réouverture du sondage situé au nord-ouest du complexe thermal
La recherche menée au nord-ouest du complexe thermal a constitué une étape essentielle dans la reprise des investigations archéologiques dans ce secteur. Elle visait à préciser la stratigraphie, à compléter les données issues des recherches antérieures et à mieux comprendre l’organisation spatiale des structures environnantes. Cette intervention a permis d’affiner la lecture des phases d’occupation et d’apporter de nouveaux éléments pour l’interprétation fonctionnelle et chronologique du complexe thermal dans son environnement urbain.
Sondage au niveau de théâtre
L’un des aspects les plus complexes concernant le théâtre de Thignica réside dans la détermination de sa chronologie. En l’état actuel des données, les informations disponibles ne permettent pas d’en proposer une analyse précise. L’édifice a en effet fait l’objet de transformations importantes, non seulement à l’époque post-antique, mais également à des périodes plus récentes.
Par ailleurs, l’absence de fouilles stratigraphiques anciennes, la rareté du mobilier céramique en contexte et le caractère fragmentaire des découvertes limitent considérablement les possibilités de datation précise de la construction du théâtre.
Dans ces conditions, il demeure toutefois possible de formuler certaines hypothèses, fondées à la fois sur des comparaisons avec d’autres édifices de spectacle de la région et sur l’analyse du monument en relation avec les dynamiques de développement urbain de la Thignica romaine.
Au regard de l’histoire urbanistique de la ville et de la chronologie de plusieurs de ses édifices publics remontent à la seconde moitié du IIᵉ siècle apr. J.-C., cette période semble correspondre à une phase de monumentalisation et de renouvellement architectural, en cohérence avec les dynamiques observées à l’échelle de la province au cours du IIᵉ siècle apr. J.-C. Ce dynamisme s’inscrit plus largement dans un processus de municipalisation amorcé sous les règnes de Trajan et d’Hadrien qui aboutit à l’élévation au rang de municipe et à la construction de l’arc de Septime Sévère à l’entrée de la ville.
Valorisation scientifique du site via la publication des résultats de recherches archéologiques
La valorisation du site repose en premier lieu sur la publication rigoureuse et régulière des résultats issus des recherches archéologiques. À travers la publication des articles dans des revues spécialisées, des actes de colloques et des monographies. Cette production scientifique participe à une meilleure compréhension des dynamiques historiques, architecturales et culturelles, tout en fournissant une base solide pour les actions de conservation, de gestion et de valorisation patrimoniale. Un chapitre sera dedié aux traces des fouilles de l’armée coloniale française dans le XIX siècle.

Documentations
La documentation graphique et photographique constitue un élément fondamental pour assurer la lisibilité et l’accessibilité du site, tant pour le grand public que pour la communauté scientifique. Elle joue également un rôle déterminant dans l’élaboration du plan de gestion et dans la définition des zones d’intervention prioritaires.
C’est dans cette perspective qu’une couverture aérienne par drone a été réalisée, permettant d’obtenir une vision d’ensemble du site, de documenter avec précision son état de conservation et d’appuyer les analyses spatiales nécessaires à la planification des actions de recherche, de conservation et de valorisation.
Les structures défensives : enjeux de lecture historique et de conservation
Les vestiges de la forteresse byzantine constituent un élément structurant majeur du site. Deux tours, situées aux angles nord-ouest et sud-ouest, présentent des états de conservation préoccupants et nécessitent des opérations urgentes de consolidation.
Au-delà de leur intérêt architectural, ces structures offrent un potentiel d’analyse considérable pour la compréhension de l’évolution urbaine de Thignica. L’intervention envisagée sur ce monument permettra notamment d’étudier les relations entre les espaces intra et extra muros, apportant ainsi des éléments nouveaux sur le passage d’un tissu urbain ouvert, caractéristique de l’époque romaine, à un système fortifié propre à l’époque byzantine. Cette transformation s’inscrit dans un contexte plus large de recomposition des espaces urbains en réponse à des contraintes politiques, économiques et militaires de l’époque.
Nécessité urgente de consolidation des vestiges archéologique
Compte tenu de l’état fragile des vestiges, aggravé par les perturbations récentes et une stratigraphie complexe, des interventions urgentes de consolidation et de mise en sécurité de l’enceinte murale s’imposent. Celles-ci sont indispensables non seulement pour préserver l’intégrité du monument mais aussi pour assurer la poursuite des recherches dans des conditions adéquates.
Nécessité urgente de restauration sur l’ensemble du périmètre du mur semi-annulaire
En considérant les interventions de consolidation structurelle, il convient de mentionner également le théâtre. La structure a fait l’objet d’une enquête préliminaire en 2024, dont les résultats ont été publiés l’année suivante, et en 2025 elle a été concernée par une nouvelle campagne de relevés.
L’édifice théâtral présente certaines criticités structurelles, imputables à la fois à l’action du temps et aux multiples usages et réutilisations auxquels il a été soumis au fil des siècles. Les fissures observées en différents points de la structure sont particulièrement significatives, notamment celle relevée le long du mur de l’aditus septentrional.
Les interventions devraient donc prévoir des investigations ciblées et des opérations de restauration sur l’ensemble du périmètre du mur semi-annulaire, afin de prévenir de nouveaux désordres et de garantir la conservation de l’intégrité structurelle. À cette fin, un groupe de travail a été constitué, en collaboration avec des collègues du Département d’Architecture, Design et Urbanisme de l’Université de Sassari, afin d’évaluer l’état de conservation de la structure et de définir des stratégies d’intervention appropriées et durables.
La “villa coloniale” : un projet de valorisation culturelle et touristique
La restauration de la « villa coloniale », édifice datant de la période de la colonisation française et située à l’entrée du site, constitue un autre volet majeur du programme. Utilisée comme dépôt lors des interventions du regretté Monsieur Habib Ben Hassen dans les années 1990–2000, elle est aujourd’hui dans un état de dégradation avancée, alors que les objets archéologiques ont été transférés vers les dépôts de Dougga.
Il existe déjà un projet détaillé de récupération et de valorisation du bâtiment et de ses dépendances, élaboré pour un Mémoire d’Architecture (2022) par Amal ben Ammar et intitulée La quête des ruines, la quête de soi. Centre de contemplation de Thignica, sous la direction de Mouncef Fourati et avec la co-direction d’Adnène Bennejma. La mise en œuvre d’un projet de restauration, intégrant les résultats d’un futur concours d’idées promu par le Département d’Architecture et de Design de l’Université de Sassari, permettra la reconversion de la « villa coloniale » en une structure d’accueil pour les visiteurs, contribuant de manière significative à la valorisation touristique du site de Thignica.
Pour conclure, l’intégration de cette proposition au futur concours d’idées organisé par le Département d’Architecture et de Design de l’Université de Sassari permettra d’enrichir la réflexion sur la reconversion de la villa en un espace d’accueil et d’interprétation pour les visiteurs. Cette transformation jouera un rôle essentiel dans la valorisation touristique du site et dans l’amélioration de son accessibilité publique. Elle permettrait de doter le site d’une véritable infrastructure d’accueil pour les visiteurs et les chercheurs. Elle contribuerait ainsi de manière significative à la structuration de l’offre culturelle et à l’intégration de Thignica dans les circuits de valorisation du patrimoine archéologique de la vallée de la Medjerda.

